Rencontre avec Céline Tirel, autrice de « Hypersensibles & entrepreneur(e)s » (Éditions Jouvence)

Entrepreneure installée près de Bordeaux, fondatrice de L’Atelier Ludji, atelier éditorial spécialisé dans la prise de parole digitale des dirigeant(e)s engagé(e)s, et présidente de l’association Les Entrepreneures Bienveillantes, Céline Tirel publie aux Éditions Jouvence un ouvrage préfacé par la psychologue Elaine Aron, qui s’ouvre sur un entretien avec Galitt Kenan, directrice du Jane Goodall Institute France. Près d’un an après la disparition de Jane, elle revient pour nous sur ce que l’éthologue lui a transmis, sur la manière dont la sensibilité peut devenir une force de transformation, et sur les liens qui unissent une communauté d’entrepreneures engagées à l’action de l’Institut.

Comment votre route a-t-elle rejoint celle du Jane Goodall Institute France ?

Tout a commencé par l’engagement, bien avant que l’idée même de ce livre ait germé. Avec Les Entrepreneures Bienveillantes, l’association que je préside et au sein de laquelle nous formons aujourd’hui un collectif de femmes entrepreneures, nous avions choisi de consacrer du temps et de l’énergie à une action bénévole en soutien à l’Institut, et c’est à cette occasion que j’ai rencontré Galitt. J’ai été saisie, dès nos premiers échanges, par la cohérence secrète de son parcours, qui ressemble à une longue cartographie du lien : rapprocher des responsables religieux que tout semblait séparer, recueillir avec Yann Arthus-Bertrand la parole de milliers d’êtres humains à travers le monde, puis consacrer son énergie à relier notre espèce au reste du vivant.

Certaines rencontres se contentent d’être agréables ; d’autres ouvrent une porte dont on ignorait jusqu’à l’existence, et celle-ci appartient sans conteste à la seconde catégorie. Depuis, nous avons entretenu une amitié faite d’admiration réciproque et de valeurs partagées. Lorsque j’ai entrepris d’écrire sur les entrepreneurs hypersensibles, il m’a paru évident que sa voix devait ouvrir l’ouvrage, comme on confie le premier mot à celle qui vous a aidée à trouver le chemin.

En octobre 2024, vous assistiez à l’Unesco à « A Speech for History », l’une des dernières grandes prises de parole de Jane Goodall. Que gardez-vous de ce moment ?

C’est Galitt qui m’a offert ce cadeau, et je mesure aujourd’hui combien il était précieux. Je garde avant tout le souvenir d’une voix, douce et ferme à la fois, dépourvue de toute emphase, et pourtant chargée de plus de soixante années passées à observer les forêts, les bêtes et les hommes avec la même attention patiente. Jane n’avait nul besoin d’élever le ton pour être entendue : la justesse de sa présence suffisait, et j’ai rarement éprouvé avec une telle netteté la différence entre l’autorité que l’on revendique et celle que l’on incarne.

Je suis ressortie de cette salle transformée, avec une conviction qui allait irriguer chacune des pages du livre : les personnes qui ressentent intensément sont bien moins des êtres fragiles qu’il faudrait protéger du monde que des forces dont le monde a besoin pour retrouver son équilibre. Lorsqu’elle nous a quittés l’année suivante, cette certitude s’est chargée d’une gravité nouvelle. J’ai eu le sentiment que nous avions reçu, ce jour-là, quelque chose qui ressemblait à un relais.

Votre livre affirme que la sensibilité est une force. En quoi le parcours de Jane Goodall en offre-t-il, selon vous, l’illustration la plus éclatante ?

Parce que ce qu’on lui a d’abord reproché est précisément ce qui lui a permis de voir. Lorsqu’elle arrive à Gombe, en 1960, Jane ne possède aucun diplôme universitaire, et une partie de la communauté scientifique considère avec condescendance cette jeune femme qui donne des prénoms aux chimpanzés plutôt que des numéros, et qui ose leur prêter une personnalité, des émotions, des attachements. On lui fait grief de ressentir là où l’on attendait d’elle qu’elle se contente de mesurer.

Or c’est cette qualité d’attention, patiente, humble, affectueuse même, qui lui permet d’observer David Greybeard dépouillant une tige de ses feuilles pour pêcher des termites. La découverte est si vertigineuse que Louis Leakey lui télégraphie qu’il faudra désormais redéfinir l’outil, redéfinir l’homme, ou accueillir les chimpanzés parmi les humains. Galitt le formule avec beaucoup de finesse dans l’entretien qui ouvre mon livre : Jane est venue à Gombe pour regarder, écouter et sentir, sans jamais chercher à y imposer sa vérité.

Je crois que toute personne qui s’est entendu dire qu’elle était « trop sensible » peut trouver dans cette histoire une forme de réconciliation. La finesse perceptive que l’on nous demande si souvent d’éteindre est parfois l’instrument même par lequel le monde consent à se révéler.

L’Institut place les communautés locales au cœur de son action de conservation. Qu’est-ce que cette approche peut enseigner aux entrepreneurs ?

Presque tout, je crois. Ce qui me touche dans la démarche de l’Institut, c’est cette évidence qu’il aura fallu tant de temps pour admettre : on protège durablement une forêt avec, par et pour celles et ceux qui en vivent. Veiller sur près de trois cents chimpanzés et sur plus d’un million d’hectares de forêt tout en accompagnant cent trente communautés dans leur accès à l’eau, à la santé, à l’éducation ou à la sécurité alimentaire, c’est reconnaître que la sauvegarde des grands singes et la dignité des êtres humains qui partagent leur territoire forment un seul et même tissu, dont on ne tire jamais un fil sans déformer l’ensemble.

L’entrepreneuriat gagnerait immensément à s’inspirer de cette intelligence systémique. Trop d’entreprises se sont construites en prélevant sur leur environnement davantage qu’elles ne lui rendaient, comme si elles pouvaient prospérer au-dessus du sol qui les porte. Galitt rappelle que chaque entrepreneur évolue dans un écosystème qu’il lui faut comprendre au lieu de le fantasmer, et cette formule me paraît d’une justesse redoutable. C’est aussi le cœur de ce que je défends dans le chapitre consacré à l’entrepreneuriat régénératif : une entreprise gagne à se concevoir comme un organisme vivant parmi d’autres, attentif à ses interdépendances, plutôt que comme une machine lancée à pleine vitesse sur un terrain qu’elle ignore.

Jane répétait que chaque individu compte et que chacun peut faire une différence. Comment ce message résonne-t-il dans votre travail auprès des entrepreneurs ?

Il en constitue le socle. Beaucoup des personnes sensibles que j’accompagne sont habitées par une urgence de contribuer qui, faute de trouver son chemin, se retourne contre elles et se change en culpabilité : l’impression tenace de ne jamais en faire assez face à des défis dont l’ampleur écrase. Le message de Jane agit alors comme un antidote, parce qu’il déplace la question. Celle-ci cesse de porter sur le salut du monde, injonction démesurée qui paralyse bien davantage qu’elle ne mobilise, pour devenir celle, infiniment plus féconde, de la différence que chacun choisit d’y apporter, jour après jour.

J’aime rappeler que Roots & Shoots est né en 1991 de la rencontre de Jane avec une douzaine de lycéens tanzaniens, avant d’essaimer à travers le monde. Les forêts commencent toujours par des graines, et les mouvements les plus puissants par une poignée de personnes résolues à garder les yeux ouverts. C’est aussi ce que j’espère transmettre à mes enfants : la sensibilité, lorsqu’on apprend à la tenir, devient une boussole bien plus qu’un fardeau.

Face à l’érosion de la biodiversité, beaucoup de personnes sensibles oscillent entre élan et découragement. Comment transformer cette émotion en action ?

Les travaux de la neuroscientifique Tania Singer offrent ici un éclairage précieux. Ils distinguent l’empathie qui consiste à éprouver dans sa propre chair la souffrance d’autrui, et qui épuise à mesure qu’elle se prolonge, de la compassion, qui comprend cette souffrance et cherche à la soulager, et qui, elle, régénère. Pour une personne hypersensible, la nuance est capitale : demeurer dans le seul ressenti face à l’effondrement du vivant conduit à l’éco-anxiété, à l’impuissance, parfois à un cynisme défensif, tandis que le passage à l’action, même modeste, guérit de ce sentiment d’impuissance.

Jane l’avait exprimé avec une limpidité qui me bouleverse encore : c’est en comprenant que nous apprenons à nous soucier du vivant, c’est en nous en souciant que nous trouvons la force d’aider, et c’est en aidant que tout peut encore être sauvé. Rejoindre un groupe Roots & Shoots, devenir Chimp Guardian aux côtés d’un chimpanzé orphelin, offrir quelques heures de bénévolat à l’Institut : chacun de ces gestes change une émotion qui menaçait de nous submerger en une énergie qui nous relie aux autres. L’espoir, chez Jane, n’avait rien d’une naïveté. C’était une discipline, et peut-être la plus exigeante de toutes.

Quel message souhaiteriez-vous adresser à celles et ceux qui nous lisent ?

Que leur sensibilité est une chance pour le vivant. Les personnes qui ressentent intensément sont souvent les premières à percevoir ce qui se dégrade, bien avant que les chiffres viennent le confirmer, et elles portent en elles cette incapacité salutaire à s’accommoder de l’inacceptable. Jane Goodall en a fait la démonstration durant plus de soixante ans : une jeune femme sans diplôme, armée d’un carnet, de jumelles et d’une patience infinie, a transformé la manière dont l’humanité se regarde elle-même.

Chacun de nous peut prolonger, à sa mesure, ce qu’elle a commencé. J’aimerais que celles et ceux qui ont longtemps entendu qu’ils étaient « trop » puissent lire son histoire comme une permission : celle de regarder le monde avec le cœur, et d’en faire enfin une force qui protège.

CÉLINE TIREL EN QUELQUES MOTS

Entrepreneure, autrice et formatrice installée près de Bordeaux, Céline Tirel dirige L’Atelier Ludji, entreprise spécialisée dans la prise de parole digitale des dirigeant(e)s engagé(e)s, et préside l’association Les Entrepreneures Bienveillantes, collectif de femmes entrepreneures engagées. Cofondatrice de l’Imagine Festival, elle enseigne la communication éthique et la stratégie digitale dans plusieurs écoles supérieures. Elle consacre son travail à celles et ceux qui cherchent à réconcilier ce qu’ils font avec ce qu’ils sont.

LE LIVRE

Hypersensibles & entrepreneur(e)s

Éditions Jouvence, 2026 · 312 pages · 19,95 €

Préface du Dr Elaine Aron, psychologue américaine et pionnière des recherches sur la haute sensibilité.

Avec les témoignages de Galitt Kenan, Isabelle Delannoy, Émilie Andéol, Sandra Fillaudeau, Alexandre Dana et Maxime de Rostolan.