Cap au Nord 2026 : Direction le Groenland !
Depuis plusieurs années, le groupe Cap au Nord emmène ses élèves, ses explorateurs/exploratrices, sur le terrain. Philippe Nicolas, enseignant et membre de la Société des Explorateurs Français, entraîne son groupe Roots & Shoots dans des expéditions pleines de vie en collectif, de dépassement de soi et de rencontres exceptionnelles avec le monde sauvage.
Un groupe de jeunes de Cap au Nord parti direction le Groenland !
Du 13 au 28 juillet 2026, une équipe de jeunes, en majorité des filles et des jeunes femmes, se sont envolés vers la baie de Disko, au Groenland, pour Tusaasut :“Celles qui écoutent”, en groenlandais. Le nom porte l’intention du voyage : apprendre à se taire pour mieux entendre, apprendre à s’approcher sans déranger, apprendre à observer ce qu’on a regardé, sans vraiment le voir.
Pendant quinze jours, le groupe a progressé en kayak dans l’une des baies les plus sauvages de l’Arctique, à la rencontre des cétacés. L’expédition s’inscrit dans une démarche scientifique construite avec Olivier Adam, bio-acousticien et cétologue à Sorbonne Université, et Fabienne Delfour, éthologue spécialiste du comportement des cétacés.
Ces chercheurs ont co-conçu les protocoles d’observation pour placer les jeunes en véritables acteurs d’une science de terrain, participative et exigeante.
Françoise Combes, astrophysicienne et présidente de l’Académie des Sciences de Paris, a accepté d’en être la marraine.
Le voyage a commencé par une escale à Reykjavik le 14 juillet, avant de rejoindre Ilulissat, puis le petit village d’Oqaatsut, point de départ de l’itinérance en baie de Disko.
Trois semaines remplies d’exploration, d’immersion auprès du vivant qui furent filmées tout au long par Marlène Genissel et Stéphane Cazes pour un documentaire à venir.
Cap au Nord continue de former des jeunes engagés pour le vivant et emplis de confiance dans leur capacité à faire face aux défis que notre époque nous livre.
Découvrez ci-dessous leur carnet d’expédition !



Carnet de voyage
11 juillet 2026 :
“Beaucoup de fleurs sur place sur une toundra rase – quelques centimètres de hauteur – dont le thé du Labrador, un parfum subtil, beaucoup de mousses et lichens qui font que l’on peut ne pas utiliser le tapis de sol. Pour la pêche, technique groenlandaise à la tirette, c’est à dire une ligne à la main avec une cuillère ondulante lourde sertie d’un hameçon triple.
Pêche en station du kayak à la verticalité, poissons de roches dont gris chabot et surtout cabillaud abondant de plusieurs kilogrammes, j’en ai pris un hier de 4 kg qui a retourné un des hameçons ! Et puis au retour de la pêche, on tire les gilets que l’on saisit sur une pierre plate déposée sur le réchaud MSR et puis on se régale ! Nous avons donc pris soin dans la reconnaissance de terrain d’identifier les zones à cabillauds assez marquées d’ailleurs quand on sait pêcher, les zones à oursins et les zones à moules, moules excellentes. En bref, protéines animales tous les jours qui agrémentent nos pâtes, nos purées, etc. Très énergisant ce lien au territoire !”

12 juillet 2026 :
“Retour au bivouac après 3 heures de navigation en kayak, une baleine à bosses vue sur notre droite le long d’un iceberg… Et puis reconnaissance d’une baie et d’une île à qq kilomètres de notre camp. Baie circulaire avec une trentaine de maisons très simples et colorées du rose, au bleu, au vert, au marron.
Notre table à feu réside en des réchauds MSR alimentés avec un réservoir modeste à pompe pour l’essence. Pour l’eau douce, nous récupérons la glace de petits icebergs, que nous pilons dans des contenants pour avoir de l’eau douce, les aliments ont été anticipés avec notamment la lyophilisation d’aliments, repas réhydratés et agrémentés des fruits de nos pêches à pied et en kayak. Quant à la présence des chiens groenlandais, ils sont attachés au moyen de chaînes fixées au granit, seuls les chiots de moins de 6 moins sont autorisés à vagabonder. En ce qui concerne l’état de la mer, comment ne pas être étonnés de la pollution plastique même ici, où il y a quelques bouteilles plastiques et parfois des canettes entre les rochers. Les marées ne sont pas forcément très prononcées, mais suffisantes pour être vigilant lors de la dépose des kayaks à faire nécessairement sur la toundra pour ne pas avoir la mauvaise surprise de les perdre. Ah oui, les moustiques et autres petits insectes qui s’invitent par jour de non pluie, ils peuvent être très nombreux mais pas forcément piquants et puis lors de la préparation des repas ils s’incorporent à la nourriture. Si, si !!! Pour les batteries téléphones, drônes, il est nécessaire d’avoir des panneaux solaires…qui fonctionnent ! Enfin pour les latrines, feuillets simples sur la toundra.
Ce matin, nous fûmes réveillés par de profondes respirations, deux baleines à bosse en maraude à 100 mètres de la plage. Je me lève instantanément, mets mes chaussures et cours sur le sol granitique, les cétacés m’ont mis 400 mètres de distance, ils sont en face un iceberg en forme de plateau. Les deux acolytes sondent plusieurs fois sur très probablement des zones de nourriture.”
14 juillet 2026 :
“Très belle rencontre cet après-midi dans une baie attenante à la nôtre. Lors de notre exploration, nous remarquons un groupe d’inuits devant une cabane assez grande, ils sont en train de travailler le poisson, ils ont levé les filets d’une bonne cinquantaine de flétans. On perçoit un peu de musique, nous nous saluons et prenons la décision de nous rapprocher. Ce sont 5 jeunes inuit, un de nos guides proposent à un des jeunes d’essayer son kayak, il accepte. Nous voilà avec un jeune inuit dans une de nos embarcations. Il dit n’en avoir jamais fait et se débrouille très bien en quelques minutes, idem pour un de ses amis.
Moment fort sympathique, une adolescente fait aussi partie du groupe, Olivier débarque et cette jeune inuit prend sa place et nous faisons quelques tours entre les icebergs. L’aîné reste affairé sur le stockage des filets de flétan dans une grande caisse plastique, il prend soin de déposer délicatement tous les filets puis les revêt de grands torchons avec dessus de larges pierres. Tout autour de la cabane des groupes électrogènes, un tuyau d’arrosage et un fumoir à poissons que nous prenons le temps de découvrir. Il a été aménagé à même la Terre pour son foyer et remonte la pente le long de la maisonnée sur environ 4 mètres avec un large caisson avec des grilles en fond.
Les 5 jeunes sont âgés de 17 à 25 ans, ils sont habillés de jogging et de sweat noirs. Ils sont très souriants, ils sont en fait en stage pour discerner d’un métier dans la pêche, ils campent dans une tente, c’était leur première nuit. Ils nous montrent leur bivouac et nous commençons à discuter.
Olivier, journaliste qui nous accompagne, est aux anges, lui qui rêvait d’interviews avec des jeunes inuits. Le voilà servi ! Ces jeunes nous partagent des vidéos dont une de chasse au narval, pas moins d’une vingtaine de bateaux encerclent 2 narvals que certains pêcheurs dans une des embarcations tentent d’harponner.
Les images sont saisissantes et l’on voit très bien les courses des 2 cétacés. Olivier leur pose beaucoup de questions et prend beaucoup de notes, les jeunes n’hésitent pas à écrire quelques mots sur le carnet de notre journaliste. Moment suspendu, Philippe Descola dit à qui veut l’entendre que la reine des sciences, c’est l’anthropologie ! Nous y sommes ! La vitalité, la joie de vivre de ces jeunes nous font du bien, ils restent encore 5 jours sur place, nous prenons rendez-vous le 17 juillet pour un repas partagé sur notre camp à 2 km d’Oqatsuut avec nos jeunes. La rencontre sera très probablement magique.”



Crédit photo drône : Bianca Rosu

Crédits photos : Philippe Nicolas
15 juillet 2026 :
“Nous revoilà à Illulissat pour accueillir le gros de la troupe ! Cette semaine de reconnaissance en baie de Disko laisse augurer des expériences inédites et primordiales pour tous nos jeunes. Le retour pour Illulissat s’est fait entre les icebergs et les fragments de glace. Petit rappel Illulissat veut dire lieu où il y a beaucoup d’icebergs, le glacier qui se trouve à proximité vele les plus gros icebergs de l’hémisphère nord. Je vous écris actuellement de la nouvelle école qui donne précisément sur la baie de Disko, la vie y est magnifique. La nouvelle équipe municipale sensible aux projets éducatifs soutient la pédagogie Cap au Nord en nous offrant l’hébergement, une cuisine incroyable et les douches ! Il faut savoir qu’un emplacement à Illulissat pour un nuitée dans un hangar coûte 80 euros !!!
L’adjoint à la culture, le dénommé Klaus Geisler est un homme d’une cinquantaine d’années, les cheveux noirs et longs, il « fait » très autochtone. Très éclectique, il est sensible au retour dans la nature en organisant pour des jeunes inuits des séjours en plein air. Demain soir nous l’avons invité avec une quinzaine d’inuit pour un repas à la française. J’ai eu confirmation ce soir, nous aurons droit à un concert de chants et danses avec masques, en bref une rencontre très chamanique. Avec le projet d’annexion d’un certain Trump, il y a eu l’effet inverse sur place avec énormément de tourisme et aussi un réveil des forces traditionnelles inuites. De nombreux jeunes se tournent vers des activités de pêche et de chasse. La transition pour qu’ils montent des entreprises sur des voyages d’aventure commencent à germer et pour les aider le gouvernement groelandais s’apprête à vivre une transition en demandant aux occidentaux installés de quitter leurs activités.
Je reviens sur la traversée du matin, nous avons encore eu la chance de croiser une magnifique baleine à 300 mètres de nous sur notre gauche. Tout d’abord le panache, puis la forme du corps avec la nageoire caudale, et toujours le souffle puissant que l’on entend à plus d’un kilomètre. Il y a aussi ce son guttural impressionnant qui pourrait vous tetaniser pour de bon, une sorte de cri de dinosaure. Il faudra demander à Olivier Adam ou Fabienne Delfour la signification de ce cri. Mon hypothèse : un cri de communication dans le dessein de rencontre et de socialisation. Il y a 2 jours, nous avons assisté à une scène qui peut attester mon propos. Une baleine se montre au niveau du bivouac, quatre cents mètres derrière 2 baleines se suivaient et lançaient ce cri. Un peu plus tard, elles étaient ensemble.
Côté pratique du kayak qu’en dire ? Lors de séances de plus de 3 heures, il s’agit d’être vraiment bien assis, de ne pas forcer, mais d’apprendre à glisser sur l’eau avec des petites pelles d’eau jetées en arrière. C’est une routine obligatoire dans laquelle il faut entrer rapidement sous peine d’être épuisé. A un certain moment, il y a quelque chose non de machinal, mais bien d’un mouvement qui rejoint un mouvement plus grand ! L’expérience en bref, que don énergie se revoit d’une énergie plus grande : l’énergie du monde ou la grande énergie comme en témoignent de nombreux auteurs. Je revois à cet instant ce jeune inuit qui s’est exercé pour la première fois en kayak avec nous. Un engagement sans reprise ce parole, il s’est installé dans l’iloire, a pris la pagaie, a fait quelques gestes et d’un coup d’un seul s’est mis à pagayer avec notamment une gestuelle qui m’a marquée. C’est comme si le kayak était inscrit en lui, dans ses veines pourrait-on dire. Mouvement parfait entre l’homme et le kayak, l’ensemble ne faisant plus qu’un : prolegoumene.
Le partage de la navigation avec un compagnon sur le kayak n’est pas toujours aisé. Vérité de la coordination. Et puis sur des étapes importantes savoir faire des pauses, des respirations.
Hier soir en pleine nuit, je me suis réveillé avec une vive douleur au niveau de la tête fémorale de ma jambe gauche, impossible de trouver une position dans la tente pour réduire la douleur. Je peux dire que j’ai souffert. Ma petite trousse à tout à portée de main, j’ai gobé vers 4 heures du matin un antalgique qui a fait son effet. Le frangine kiné sollicité par SMS m’a donné la marche à suivre ; limiter les déplacements ! Pas facile quand on est sur un camp en pleine baie de Disko. Les étirements conseillés ont pu réduire la douleur et m’ont permis de faire les 3 heures de kayak. Je n’ avais jamais eu auparavant ce genre d’affection musculaire, cela m’a fait évidemment réfléchir et peut-être que la rudesse de nos guides à mon égard peut en être la raison.
Pour l’heure, je suis allongé, après avoir mangé un excellent plat à base de poissons. Dehors c’est encore jusqu’au 24 juillet le jour perpétuel, des cris, et rires d’enfants, je ne fermerai pas les fenêtres et vais me laisser bercer par cet état d’enfance inuit au coeur de l’été. Arrivera l’automne et l’hiver avec de la neige, de la glace pendant de longs mois.”
17 juillet 2026 :
Bivouac proche d’Oqatsuut

Extrait du carnet d’exploration de Philippe Nicolas
“Sous le souffle du vivant
« La beauté ne fait rien, elle est. Et c’est parce qu’elle est qu’elle bouleverse tout. »
— Christian Bobin
Il existe des instants qui échappent au temps. Quelques secondes à peine, qui continuent d’habiter toute une existence.
Nous avions quitté le camp des Os de baleines. Les kayaks lourdement chargés reprenaient la route vers Oqaatsut. La baie de Disko déployait une beauté presque irréelle. L’air était immobile, la lumière glissait sur les icebergs suspendus hors du monde. Chacun pagayait à son rythme, enveloppé dans un silence que personne ne cherchait à rompre.
Les baleines étaient là, comme souvent. Leurs souffles ponctuaient l’horizon à quelques centaines de mètres. Elles apparaissaient, s’enfonçaient puis ressurgissaient un peu plus loin. Leur présence s’intégrait au paysage sans rien perdre de son pouvoir d’émerveillement.
Soudain, je cessai de pagayer. Presque malgré moi.
Nous avons rapproché nos embarcations pour former un radeau de kayaks. Le groupe dérive doucement au gré du courant, muet. À trois ou quatre cents mètres, une baleine à bosse évolue paisiblement. Elle souffle, puis sonda lentement, la nageoire caudale glissant dans l’eau avant de disparaître.
Je pensais qu’elle poursuivait sa route. Je n’attendais plus rien. J’étais simplement là. Présent. Tranquille.
Puis l’imprévisible a surgi.
Comment raconter cela sans trahir ce qui s’est joué ?
L’impression très nette qu’une présence bienveillante venait doucement se poser sur mon épaule. Ni vision, ni voix, ni certitude. Une intuition d’une infinie douceur. Comme le murmure silencieux d’un ordre secret :
« Penche-toi. »
Sans me poser de question, je me suis incliné au-dessus de l’eau.
Elle était là. Juste sous mon kayak.
À si faible profondeur que l’eau, d’une transparence cristalline, laissait apparaître chaque nuance de son corps immense. Je vis d’abord sa tête, puis son œil — un œil paisible, tourné vers la lumière. Il ne cherchait rien, n’exigeait rien. Il était. Ses nageoires pectorales blanches déployées de chaque côté évoquaient les ailes immenses d’un planeur porté par des courants invisibles. Sur sa peau, l’eau faisait danser des zébrures de gris, de bleu et d’argent.
Puis défila toute la longueur de son dos. Sa colonne ondulait avec une économie de mouvement bouleversante. Aucune précipitation, aucun effort. Une puissance monumentale contenue dans une douceur absolue.
Jamais je n’avais vu une telle immensité se mouvoir avec autant de délicatesse.
Elle glissait sous ma frêle embarcation. Lentement. Comme un rendez-vous fixé de tout temps.
Le temps s’est dissous. Les peurs anciennes que réveillaient en moi la faune sauvage et les profondeurs s’évanouirent d’un coup. Face à l’un des plus grands géants de la Terre, je n’avais rien à protéger, rien à contrôler. Seulement accueillir.
J’étais à ma juste place. Cette rencontre venait sceller silencieusement un parcours qui n’était plus seulement géographique, mais intime et intérieur.
La baleine replongea dans les profondeurs de la baie. Personne ne parla. Le cœur étonnamment calme, j’avais la sensation qu’une partie de moi venait de donner son consentement définitif à la vie.
La voix du cinéaste a rompu le charme :
— Tu as filmé ?
Je tournai la tête. La question me semblait venir d’un autre monde.
Non. Je n’avais rien filmé. L’idée même de saisir un objectif ne m’avait pas traversé. Il n’y avait plus de caméra, plus d’images à capturer, plus de preuves à ramener. Il n’y avait que l’instant.
Notre époque cherche sans cesse à archiver ce qu’elle traverse, comme pour prouver que l’expérience a eu lieu. Mais certaines rencontres exigent l’inverse : une disponibilité absolue, une présence sans filtre, un regard débarrassé du désir de possession.
Je ne regrette rien. Aucune lentille n’aurait pu capter ce qui s’est produit.
L’essentiel n’était pas sous le kayak ; l’essentiel venait de s’accomplir en moi.
Cette baleine ne m’a pas seulement offert le spectacle du Vivant. Elle m’a appris qu’il existe un état d’être où l’émerveillement éteint, mieux étreint enfin la peur.
Depuis ce jour, dès que je ferme les yeux, je retrouve cet acquiescement intérieur. Cette certitude silencieuse d’être vivant, présent, et profondément relié au grand mouvement du monde.
Peut-être est-ce cela, une vraie rencontre avec le Vivant : non pas observer la nature, mais se laisser transformer par elle.”
Pour en savoir plus sur le projet, suivez l’instagram @tusaasut.doc 🐳
Un immense merci à Philippe Nicolas pour faire vivre ces expériences incroyables à ces jeunes, qui en sortent transformés. Merci de nous partager ces récits et ces images !
Merci beaucoup à Marlène Genissel et Stéphane Cazes pour les images, que nous avons hâte de découvrir !
Merci à Bianca Rosu, pour les images prises par drône.
Enfin, merci à ces jeunes Roots & Shoots, engagés pour le Vivant.