Des chercheurs ont montré comment des chimpanzés d’Afrique de l’Ouest, au Sénégal, se transmettent des bâtons utilisés comme outils ainsi que des fruits de baobab. Ces transferts ont généralement lieu entre individus apparentés, en particulier des mères vers leurs petits encore immatures. Les auteurs présentent et analysent des images exceptionnelles montrant, à deux reprises, des adultes – une mère et un jeune mâle – adopter des comportements complexes jamais décrits auparavant : ils effectuent d’abord une démonstration, puis transmettent des objets à de jeunes chimpanzés, apparemment dans l’intention délibérée de leur enseigner des comportements techniques. Dans les deux cas, cet enseignement s’est révélé efficace, puisque les jeunes chimpanzés ont réussi à reproduire les gestes observés.

Deux tiers de siècle après que Jane Goodall a observé « David Greybeard » casser une brindille pour en faire un outil permettant de pêcher des termites à Gombe (Tanzanie), des chercheurs marchant dans ses pas ont découvert qu’au Sénégal, les chimpanzés adultes mettent littéralement entre les mains des plus jeunes les outils nécessaires à leur apprentissage.

Darwin avait déjà noté, en 1871, que les chimpanzés utilisaient des pierres pour casser des noix, portant ainsi un coup à l’idée de la singularité humaine. Au cours du XXe siècle, quelques espèces animales très diverses, des poulpes aux perroquets, ont été observées en train de fabriquer et d’utiliser des outils. Mais, conformément à l’observation de Darwin, l’utilisation d’outils semble avoir évolué plus fréquemment chez les singes et les grands singes. On sait par exemple que les chimpanzés fabriquent des « éponges » à partir de feuilles pour absorber des liquides, façonnent des bâtons pour pêcher des algues et taillent de simples lances pour chasser.

« Nous montrons ici que le fait de recevoir de la nourriture et des outils de la part d’individus expérimentés – ce que nous appelons le transfert de nourriture ou d’outils – peut aider les chimpanzés à apprendre à utiliser des techniques permettant d’extraire des aliments difficiles d’accès », explique Andreu Sánchez-Megías, doctorant à l’Université de Barcelone et au Jane Goodall Institute Espagne au Sénégal, et premier auteur de cette nouvelle étude publiée dans Frontiers in Psychology.

« Le transfert d’outils semble ainsi constituer une forme d’enseignement, au même titre que l’observation et la pratique supervisée. Il semble que les mères soient, de cette manière, les principaux modèles et enseignantes des jeunes chimpanzés. »

Le partage au cœur de l’apprentissage

Sánchez-Megías et ses collègues du Jane Goodall Institute Espagne au Sénégal et de l’Université de Barcelone ont étudié des chimpanzés sauvages d’Afrique de l’Ouest (Pan troglodytes verus) sur le site de savane de Dindéfélo, au Sénégal. Ils ont analysé près de 15 heures d’images issues de pièges photographiques, enregistrées entre 2017 et 2025.

Ces caméras avaient été volontairement installées sur 14 sites où les chimpanzés étaient connus pour utiliser des outils, notamment pour « pêcher » des algues, des fourmis légionnaires et des termites cultivateurs de champignons. Les chercheurs ont également recueilli 30 minutes d’images provenant de caméras placées sur 11 sites où les chimpanzés transportent régulièrement des fruits de baobab, qu’ils frappent contre des « enclumes » de pierre fixes.

Si la pêche aux termites et aux fourmis est pratiquée dans des communautés appartenant aux quatre sous-espèces de chimpanzés présentes en Afrique, la pêche aux algues et le « martelage des fruits de baobab » ne sont connus que chez les chimpanzés d’Afrique de l’Ouest vivant au Sénégal, au Mali et en Guinée.

Au total, les auteurs ont enregistré 33 cas de transfert d’outils d’un chimpanzé à un autre, ainsi que quatre cas de transmission de fruits. Les chercheurs ont comparé les comportements observés avant et après ces transferts, aussi bien chez les « possesseurs » initiaux des objets que chez les « bénéficiaires » auxquels ils étaient transmis.

Des transferts principalement destinés aux plus jeunes

Parmi les 33 transferts observés, 58 % ont eu lieu dans le contexte de la pêche aux fourmis, 30 % lors de la pêche aux algues et 12 % lors de la pêche aux termites.

La majorité des détenteurs initiaux des outils (58 %) étaient des adultes, principalement des femelles. À l’inverse, la plus grande proportion des bénéficiaires (42 %) était constituée de très jeunes chimpanzés, plutôt que de juvéniles ou d’adultes.

La plupart des objets étaient transmis entre individus apparentés et, dans 30 % des cas, d’une mère à son petit. À une exception près, tous les transferts volontaires semblaient avoir lieu à l’initiative du bénéficiaire.

Dans certains cas, outils et fruits étaient tout simplement volés. Le chimpanzé ainsi dépossédé pouvait alors frapper le voleur en représailles ou tenter de récupérer l’objet.

Des images uniques révélant un comportement jusqu’alors inconnu

Fait particulièrement important, les auteurs présentent dans leur étude deux vidéos fascinantes – l’une consacrée à la pêche aux fourmis et l’autre au martelage des fruits de baobab. Pour la première fois, elles permettent aux scientifiques comme au grand public d’observer la manière dont se déroulent ces transferts « technologiques », apparemment intentionnels, chez les chimpanzés de Dindéfélo.

Dans la première vidéo, enregistrée en 2018, la mère Soukki insère délibérément un bâton dans une colonie de fourmis, saisit sa petite fille Saïsaï et la conduit jusqu’à l’outil, prêt à être retiré. Saïsaï extrait alors le bâton du nid avant de manger les fourmis qui y sont accrochées.

Dans la seconde vidéo, datant de 2021, la mère Féré ramasse trois fruits. Un jeune mâle non identifié, jouant le rôle d’« enseignant », s’approche alors. Il prend l’un des fruits et le frappe à plusieurs reprises contre un affleurement rocheux, puis guide une fois la main de Fotti vers celui-ci. La vidéo montre clairement que Fotti observe attentivement les mouvements du jeune mâle avant d’essayer à son tour de frapper le fruit – jusqu’à finalement réussir.

Les auteurs ont constaté que la majorité des transferts d’outils avaient lieu d’individus expérimentés vers des individus inexpérimentés, notamment entre mères et petits ainsi qu’entre d’autres individus apparentés.

« L’enseignement est l’une des stratégies utilisées par les chimpanzés pour transmettre des informations et des compétences entre individus. Il nécessite un rôle actif de la part de l’enseignant, qui doit modifier son comportement afin de faciliter la transmission de l’information à l’apprenant. C’est pourquoi on considère que l’enseignement a évolué afin de permettre la transmission d’informations trop complexes pour être acquises par des mécanismes plus simples, comme l’apprentissage individuel ou l’apprentissage par observation », résume Sánchez-Megías.

« L’une des questions auxquelles il reste à répondre est de déterminer dans quelle mesure l’enseignement contribue à la transmission des comportements techniques chez les grands singes. D’autres questions consistent à savoir si les comportements les plus complexes nécessitent davantage d’enseignement, et si les individus qui bénéficient le plus de cet enseignement deviennent ensuite eux-mêmes de meilleurs enseignants », explique la professeure R. Adriana Hernandez-Aguilar, autrice principale de l’étude, codirectrice de la recherche du Jane Goodall Institute Espagne et professeure Serra Húnter à l’Université de Barcelone.

Le sujet est particulièrement intéressant pour le Jane Goodall Institute, car il crée un lien fort entre l’observation de notre fondatrice ,Jane Goodall ,sur l’utilisation d’outils et ce que la recherche révèle aujourd’hui sur la transmission des savoirs entre chimpanzés. 

Félicitations aux équipes du Jane Goodall Espagne et du Jane Goodall Senegal pour leur incroyable travail.
Les copyrights des photographies sont Jane Goodall Institute Senegal