Hommages à Jane – Ils parlent d’elle
Nous sommes ravis de partager avec vous ces messages écrits par des proches de Jane, en son honneur.
Pour commencer, voici un texte émouvant écrit par Pascal Picq, éminent Maître de Conférences en paléoanthropologie, qui travaille sur l’évolution en cours de l’humanité ( de l’homo erectus à « l’homo numericus » …), dans le cadre des théories modernes de l’évolution.
Après avoir introduit l’éthologie (comportements sociaux des animaux et notamment des singes) dans le champ de l’anthopologie évolutionniste (Il était une Fois la Paléoanthropologie / Odile Jacob 2010), il s’est impliqué dans des questions de société en dénonçant les archaïsmes à l’encontre de la diversité et des femmes (Nouvelle Histoire de l’Homme / Perrin 2005), pour la défense de la laïcité (Lucy et l’Obscurantisme / Odile Jacob 2007) et un essai (im)pertinent sur les origines naturelles de la politique au moment des élections présidentielles (L’Homme est-il un grand Singe politique ? / Odile Jacob 2011). Le Conférencier Pascal Picq est également passionné par les questions liées au monde de l’entreprise (un paléoanthropologue dans l’entreprise : s’adapter et innover pour survivre/ Odile Jacob 2011, les chimpanzés et le télétravail/ Eyrolles 2021 )
Les changements contemporains liés à la mondialisation amènent Pascal Picq à intervenir de plus en plus souvent dans le monde économique et social autour de sujets comme l’adaptation, l’évolution ou les stratégies de groupes à partir de l’état des connaissances en paléoanthropologie (évolution biologique de l’Homme), en préhistoire (évolution culturelle de l’Homme), en éthologie (évolution des systèmes sociaux), inscrites dans le cadre des théories modernes de l’évolution et en relation avec les problématiques du développement durable.
Ses réflexions sur l’innovation et le management autour du concept de l’Anthroprise (une nouvelle méthode adaptative) sont décrites dans son ouvrage « un paléoanthropologue dans l’Entreprise » éditons Eyrolles.
Pascal Picq est expert de l’Association Progrès du Management, membre associé au Comité Médicis et à l’Académie des Entrepreneurs. Il est récipiendaire du Prix Innovation de l’Entreprise impertinente du Cercle des Entrepreneurs du Futur (2009) et du Prix de l’Innovation sociale de la Fondation Malakoff-Médéric.
Mais pour le Jane Goodall Institute, Pascal Picq est un ami et nous fait l’honneur d’être notre ambassadeur. Ami de Jane depuis des décennies, son hommage à Jane est tres attendu. Nous sommes ravis de partager ici son texte aussi émouvant que profonds.Une lettre à Jane de la part de Pany 💚

Très chère Jane,
Une grande étape vient d’être franchie, non pas pour l’humanité, mais notre humanité partagée. Je suis une chimpanzé nommée Pany qui a bénéficié d’un long programme d’éducation pour apprendre à parler comme les humains. De telles expériences ne sont pas nouvelles, comme vous le savez bien. Mais ce qui est nouveau, c’est la possibilité de transcrire mes pensées grâce à des intelligences artificielles et les transcrire par écrit. Je vous adresse donc ma première lettre, vous qui avez tant fait pour révéler notre humanité partagée.
Une lettre à des humains écrite par un grand singe est tout à fait inédit, mais pas dans le champ de la littérature. Grâce aux connexions entre mon cerveau et l’IA, j’accède à tous les savoirs de l’humanité. Et quelle ne fut pas ma surprise de découvrir quelques textes de fiction avec des singes décrivant les mœurs et les travers des humains.
Au siècle des Lumières, naturalistes et philosophes questionnent nos ressemblances. Rousseau et d’autres en feraient bien des humains s’ils avaient la parole. « Parle, et je te baptise » s’exclame le cardinal de Polignac devant un orang-outan. Il s’agit là des regards d’humain sur des singes ; et l’inverse ? Que nous diraient-ils ? Dans sa « Lettre d’un singe aux êtres de son espèce », Restif de la Bretonne met en scène un singe nommé César qui, riche de son expérience humaine, écrit un pamphlet sévère dénonçant la monogamie, la propriété, l’hypocrisie, l’inégalité et l’esclavage … Un singe rousseauiste affligé par l’humain dénaturé.
Plus tard, Frans Kafka publie en 1917 « Un discours devant l’Académie », celui d’un singe nommé Rotpeter s’étant habilement adapté aux humains. Sa condition fait qu’il ne retrouvera jamais sa liberté, sa seule quête étant de trouver une issue à sa nouvelle condition. On retrouve cette situation dans une scène de « La planète des singes » de Pierre Boulle, mais inversée avec le héros Ulysse Mérou dans le rôle du singe de Kafka. Mais qui a vraiment lu cette dystopie – d’un point de vue humain – jusqu’au bout ? On découvre que les grands singes n’ont pas fait de révolution mais que l’humanité s’est défaite par trop de confort et complètement séparée de la nature. Cette dystopie stigmatise le déchéance annoncée de l’humanité, pas le remplacement par des grands singes motivés par une revanche comme dans le films ; étrange.
Je m’étonne d’une humanité qui n’arrive pas à concevoir nos origines communes. Depuis notre dernier ancêtre commun, les chimpanzés ont eu leur évolution et les humains la leur. Les chimpanzés ne seront jamais des humains et inversement ; alors pourquoi la crainte de nos ressemblances comme du remplacement ? Pourquoi cette honte de nos origines commune et l’impossibilité d’un devenir commun ?
Ce dénie de ce qu’est l’humanité et de ce qu’elle sera, ce refus du réel, intrigue un philosophe comme Clément Rosset dans sa « Lettre aux chimpanzés ». Je ne trouve pas déplaisant sa figure naïve des chimpanzés pour railler les propensions humaines à percevoir le monde au travers de fictions, de croyances, de quêtes de sens … de s’égarer dans les arcanes de la métaphysique. Me revient la phrase de Charles Darwin : qui aura compris le babouin contribuera plus à la métaphysique que John Locke. Alors, pour les chimpanzés …
Ma chère Jane, je m’amuse de toutes ces fictions faisant appel à des singes et des grands singes pour questionner l’humanité, ses origines et son devenir. Sont-elles si dépourvues de réalité ? Laissons de côté le fait que ces acteurs simiesques – s’il faut les désigner ainsi – ne sont pas pris pour ce qu’ils sont. D’une origine idéalisée et dénuée de travers humains par les philosophes, ils accusent – comme César et Rotpeter, une rupture existentielle après leur capture et leur « éducation » humaine. Leur situation est intenable, mais plus intenable devient l’avenir d’une humanité détachées de la nature et se précipitant dans le confort et les illusions de liens artificiels.
Ce sera ma seule lettre car, enthousiasmée par la possibilité de rompre une si longue incommunicabilité, je crains à mon tour de dériver comme César et Rotpeter.
Avec toute mon admiration et mon pan-amour.
Pany