Interview de Béatrice Luisi, troisième lauréate du Prix Jeune Chercheur 2020 du Jane Goodall Institute France

par | Oct 14, 2021 | En France

Béatrice Luisi est vétérinaire et passionnée par le comportement animal. Pendant ses études elle obtient un master de recherche en éthologie. À cette occasion, elle a pu étudier les primates, qui l’ont toujours particulièrement intéressée. Concernée par la préservation de la faune sauvage et l’effet que l’humain a sur celle-ci, elle a étudié la communication entre une espèce de singe, le macaque berbère, et l’humain.

Vous êtes la 3ème lauréate du Prix du Jeune Chercheur du Jane Goodall Institute France, pouvez-vous vous présenter en quelques phrases?

Je m’appelle Béatrice Luisi, j’ai 26 ans et je suis franco-italienne. J’ai grandi en Italie et une partie de ma vie en Afrique. Aujourd’hui, je suis vétérinaire. J’ai obtenu mon diplôme fin 2019 et lors de ma 5ème année d’études vétérinaire, j’ai suivi le Master de recherche en écophysiologie, écologie et éthologie de l’Université de Strasbourg. Passionnée par l’éthologie, je souhaitais ainsi compléter mon parcours.

Pouvez-vous nous présenter le projet que vous portez? Ses enjeux…

Mon projet concerne une espèce de macaques, les macaques berbères ou autrement appelés magots et s’est déroulé dans le parc zoologique Terre de singes.
L’espèce des macaques berbères est classée en danger par l’UICN. Ces singes vivent dans les régions montagneuses d’Algérie et du Maroc ainsi qu’à Gibraltar. Ils sont très présents dans les zones touristiques et donc très en contact avec l’humain. C’est une espèce très facile à entretenir dans les parcs zoologiques car ils sont peu agressifs, ils peuvent donc être placés dans des enclos d’immersion où les visiteurs peuvent évoluer et les observer ainsi en semi-liberté.

Mon étude s’est focalisée sur les expressions faciales des macaques, les imitations de celles-ci par les humains et comment elles étaient perçues par les magots. Cette étude fait suite aux travaux de thèse de Laëtitia Maréchal de l’Université de Lincoln qui s’est aperçue grâce à des études de terrain que les touristes imitent les singes dans le but de communiquer avec eux sans comprendre la signification des gestes et expressions.
Les enjeux concernent aussi bien les macaques que les touristes ou visiteurs des parcs zoologiques car ces imitations peuvent occasionner du stress chez les magots qui pourraient alors répondre par un comportement agressif. C’est assez rare mais cela doit être évité car les macaques sont des animaux très puissants.

Existe-t-il des différences marquantes dans les expressions faciales des humains et des macaques qui pourraient expliquer une mauvaise communication?

L’erreur est souvent de faire de l’anthropomorphisme et d’appliquer nos propres intentions aux expressions faciales des singes. C’est le cas notamment avec le “sourire” du chimpanzé qui est un signe de stress. Le sourire avec la bouche et sans les yeux que nous pouvons produire est un signe plutôt de soumission ou d’apaisement chez le macaque, les conséquences d’une mauvaise compréhension de cette expression sont plutôt limitées.

Au cours de mon étude, je me suis concentrée sur une expression que l’on peut appeler la bouche en “o” qui est un signe de menace ou plutôt de mise en garde. Les humains l’imitent en cherchant à reproduire le cri des singes ou bien pour leur “envoyer des bisous”.
Bien que l’incompréhension soit présente, l’étude n’a pas révélé d’incompréhension trop marquante de la part des macaques car nous pensons que la bouche n’est pas la seule impliquée dans cette expression faciale, les sourcils ont probablement un rôle important également et l’imitation par l’humain n’est donc pas parfaite. Cela ouvre des perspectives sur de futures recherches qu’il me plairait beaucoup de conduire.

Votre étude pourrait-elle être répliquée dans les zones géographiques où les humains et les primates se côtoient et permettre une meilleure cohabitation?

Bien sûr, cette étude est applicable par exemple en Inde ou à Bali ou les singes sont présents dans les temples, notamment, qui attirent beaucoup les touristes. Outre la compréhension des expressions faciales, il est important de comprendre comment se comportent les primates afin de faciliter la cohabitation et la préservation.

Comment en êtes-vous arrivée à travailler sur ce sujet et qu’est ce qui vous a attiré à son propos?

Je souhaitais avoir une expérience avec les singes dans un premier temps mais ce sujet m’a surtout attirée car il était pluridisciplinaire avec, à la fois, de l’éthologie et de la psychologie. Étudier aussi bien l’aspect animal qu’humain m’a beaucoup attirée et surtout l’application au tourisme et à la communication inter-espèces.

Qu’est ce qui a été le plus difficile au cours de votre étude?

La gestion du temps a été particulièrement stressante. L’étude devait être menée en 5 mois et il m’a déjà fallu un mois pour reconnaître chaque macaque. Les statistiques auraient pu représenter un défi également. Tout s’est finalement très bien passé car j’ai bénéficié d’un bon encadrement.
Sur le terrain, les contraintes météorologiques n’ont pas été évidentes à gérer tous les jours. Cela a toutefois eu du bon car j’ai pu avoir la chance d’observer les macaques dans la neige ce qui est assez incroyable.

Qu’est ce qui vous a donné envie de vous tourner vers la recherche?

Dès le lycée, j’étais très intéressée par la recherche, j’étais curieuse, je souhaitais toujours aller plus loin dans la compréhension des choses. L’avantage de la recherche est que nous apprenons en permanence, nous partageons des idées. Si on est passionné par les animaux, la recherche et plus particulièrement la recherche en éthologie, permet de mieux les observer et de mieux les comprendre.

En trois mots, comment décririez-vous le rôle de la Science dans notre société?

Je dirai, remise en question, surtout avec la situation actuelle. Connaissance et passion car c’est avant tout un métier de passion
Patience conviendrait aussi…

En quoi pensez-vous que la relation Homme-animal représente un enjeu majeur dans notre société?

C’est un enjeu majeur car nous nous sommes séparés de la nature, nous avons perdu des notions essentielles de notre environnement. Nous sommes aujourd’hui obligés de réapprendre à interagir avec notre environnement, ce qui devrait être en fait, complètement naturel. De plus, nous utilisons nos ressources naturelles comme si elles étaient des biens matériels lambda. Rétablir un équilibre dans la compréhension nous permettrait de mieux respecter et protéger ce qui nous entoure.

Quels sont, actuellement, vos plus grands défis professionnels ?

Je viens d’entamer un poste de vétérinaire donc il s’agit dans un premier temps de prendre mes marques en tant que vétérinaire praticien. Parallèlement, je rédige l’article à propos de mon étude sur les macaques berbères.
Sur du plus long terme, j’aimerais poursuivre mon étude.
J’ai beaucoup de chance d’avoir un cursus pluridisciplinaire qui me donne du choix et surtout du choix entre deux disciplines que j’affectionne. Je pense qu’en réalité, mon plus grand défi serait d’ailleurs de réussir à allier à la fois ma passion pour la médecine vétérinaire et ma passion pour la recherche sur les primates.

Que représente ce prix jeune chercheur pour vous?

Je ne pensais pas avoir la chance de faire partie des lauréats mais j’espérais que mon sujet pourrait intéresser des personnes et pourquoi pas, influencer leur rapport aux animaux, en parc zoologique particulièrement. Ce prix me permettra aussi de rencontrer et d’échanger avec d’autres personnes passionnées par les primates et la biodiversité.

Que représentent Jane et ses actions pour vous?

Jane Goodall est un grand nom dans le monde de la protection animale et elle représente donc un modèle. Ce qui est incroyable chez elle, c’est qu’elle a montré combien côtoyer les animaux et les observer peut nous apporter. Depuis petite fille, je suis son parcours et elle m’a inspirée comme beaucoup d’autres personnes. J’admire et je suis intriguée par sa vie avec les animaux, c’est ce que j’ai cherché à reproduire à travers mon étude. Son travail, pour moi, c’est la patience qui paye, c’est un travail d’une vie. La proximité et le respect qu’elle a pour les animaux m’inspirent bien sûr beaucoup.

Quels conseils pourriez-vous donner aux prochaines générations qui souhaiteraient se tourner vers la recherche?

Il faut être patient, passionné et il ne faut surtout pas avoir peur. Il faut tout tenter, il n’y a pas d’âge pour arriver à faire de la recherche. Il n’y a pas non plus de petites recherches, il faut sortir des mythes! Chaque chercheur fait des études importantes et toute recherche est un moyen de changer les choses. Si la curiosité est présente, il y a toutes les chances que cela fonctionne et si ce n’est pas le cas, cela nous apporte a minima une méthode qui nous enrichit.

Un dernier mot?

Un grand merci au jury qui m’a permis de me faire gagner le prix. Je suis contente que le sujet ait plu, c’est valorisant.

 

Propos recueillis par Marie Le Brazidec

Béatrice Luisi, 3ème lauréate du 1er Prix Jeune Chercheur du Jane Goodall Institute France, nous présente ses travaux

 

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