Les Grands Singes – de l’autre côté du miroir.

Par Marie-Claude Bomsel

On le sait les six espèces [Chimpanzés (Pan troglo- dytes), Bonobos (Pan paniscus), Gorilles de l’Ouest (Gorilla gorilla), Gorilles de l’Est et de Montagne (Gorilla beringei), Orangs outans de Bornéo (Pongo pygmaeus) et Orangs outans de Sumatra (Pongo abe- lii)] risquent l’extinction à court terme si nous n’y prenons pas garde !

2015-11-25-grand-singesEt pourtant tant choses restent à découvrir sur eux …et donc égoïstement sur nous-mêmes puisqu’ils appartiennent à notre famille zoologique, les Hominidés. Désormais, les Grands Singes ne sont plus pour nous des primates inférieurs, mais de simples cousins qui nous interpellent. Rien d’étonnant puisque nous savons entre autres que le plus proche parent des chimpanzés n’est pas le gorille mais l’homme et que nous partageons avec eux 98 pour cent de notre patrimoine génétique… C’est probablement ces origines communes qui nous poussent à regarder certains de leurs comportements « comme dans un miroir », et beaucoup d’essais ont été réalisés pour tenter de discerner ce que nous avons en commun.

Le dialogue Homme-Grands Singes
Depuis longtemps des scientifiques ont songé à enseigner divers langages à des Grands Singes extraits de leur milieu naturel, que ce soit chimpanzés, bonobos, gorilles ou autres orangs outans, avec des succès mitigés. Le fantasme de communiquer avec eux remonte à loin dans le temps puisque, dès le siècle des Lumières, on a ramené quelques spécimens jeunes pour les exhiber et les étudier. Ces pauvres animaux mourraient vite, surtout de tuberculose. La dissection d’un d’entre eux, appelé Pygmée (c’était probablement un jeune chimpanzé?) en 1699, par Edward Tyson, prouve dès cette époque qu’il existe une analogie entre l’anatomie de leur larynx et celui de l’homme, même si cet organe ne semble pas leur permettre l’articulation du langage. Dès lors, certains philosophes, tels La Mettrie, voient déjà dans la langue des signes une possibilité de communiquer avec eux, bien que cette idée ne soit pas mise en pratique du fait de la faible longévité des malheureux primates importés. Voltaire et Rousseau se querellent sur le concept de proximité du singe et de l’homme. Buffon, quant à lui, observe le célèbre Jocko (présenté dans l’exposition actuelle) et reste étonné de ses facultés d’imitation et de sa proximité avec les expressions humaines…
Au 19ème siècle, l’avènement de l’industrialisation, prouvant « le génie de l’homme », rend la société très suspicieuse vis à vis des théories évolutionnistes : il suffit de se remémorer les indignations et récriminations sur la théorie de Darwin, et on comprend que l’époque est peu propice à de tels hypothèses.
C’est au milieu du 20ème siècle que démarrent véritable- ment les approches expérimentales du « dialogue entre Homme et Singe ».
Dans les années 1930, King Kong, le gorille sentimental, et Cheetah, la guenon facétieuse de Tarzan, ont contribué à fausser l’image de ces animaux. Dans les années 1950, aux États-Unis, Keith et Catherine Hayes vivent avec un chimpanzé, Viky, qu’ils élèvent comme un enfant, mais ils échouent dans leurs essais par manque de méthodologie.
En 1966, Washoe, femelle chimpanzé née en Afrique, est recueillie au sein d’une famille, les Gardner, qui l’installe dès l’âge de dix mois dans leur mobile home et lui apprenne l’ASL (American Sign Language, en abrégé Ame S Lan). Ils pensent que si les chimpanzés n’émettent que des sons inarticulés, ce sont de remarquables mimes et que la communication par signe en sera grandement facilitée. Effectivement, très vite les premiers résultats apparaissent, en deux mois Washoe connait déjà une dizaine de signes et les utilise dans sa vie quotidienne. Puis elle enrichit son vocabulaire, associe des mots entre eux (comme : toi, moi, cacher, pour inciter à jouer à cache-cache), même commente des actions, au dire des Gardner émerveillés des progrès de leur petit prodige.
Quelques années plus tard, installée à l’université d’Oklahoma avec d’autres singes pratiquant le langage des signes sous la direction de Roger Fouts, ancien élève des époux Gardner, Washoe transmet son savoir à Loulis, un tout jeune chimpanzé qui lui a été confié après la mort de son propre petit.

D’autres espèces de Grands Singes vont participer à ces expériences d’« Ameslan ». Après    avoir assisté à une conférence sur ces travaux, Francine Patterson commence, en 1972, l’instruction d’une femelle gorille d’un an du zoo de San Francisco, appelée Koko, qu’elle installe avec elle dans une caravane. Koko progresse tout d’abord très vite mais peu à peu va « oublier » un certain nombre de signes.

De son côté en 1978, Lyn Miles, étudiante de Roger Fouts, entreprend l’apprentissage avec un orang-outan de 9 mois, Chantek, qui lui aussi progresse rapidement, pour ensuite stagner.
Les critiques fusent assez rapidement sur ces techniques qui « infantilisent » et « humanisent » l’animal et sont su- jettes à caution dans l’interprétation des signes et donc sur l’intention et la pensée des singes « instrumentalisés ». Herbert Terrace qui avait entrepris le projet Nim en 1974 portera le coup de grâce. Dès son plus jeune âge et jusqu’à 4 ans, le chimpanzé Nim reçoit un entraînement en Ameslan. Commencé modestement dans une famille proche de H. Terrace, l’expérience se poursuivra dans une villa de plus de 20 pièces avec près de soixante instructeurs qui vont se succéder auprès de Nim, sans se soucier, pour beaucoup, de son bien-être et des troubles que suscitent ces changements constants pour un jeune animal « imprégné » à l’homme. En 1979, Terrace an- nonce que Nim a été incapable d’apprendre le moindre rudiment de langage.

Le petit monde de la Primatologie va alors se déchirer au grand jour, chacun accusant l’autre de malfaçons, maltraitances, incompréhensions, voire d’incompétence !
Parallèlement à ces querelles intestines, d’autres expériences sont menées avec des moyens plus objectifs.
Dès 1966, David Premack communique avec sa chimpanzée Sarah, grâce à des petits objets aimantés en plas- tique chacun représentant un mot. Sarah se révèle étonnement douée contrairement à d’autres congénères sélectionnés. Au bout de quelques années, celle-ci manie une grammaire certes simpliste mais peut même exprimer des émotions basiques.
Duane Rumbaugh, en Géorgie, décide lui d’utiliser un langage artificiel, le yerkish, spécialement créés par deux linguistes, sur un ordinateur fourni à Lana, femelle chimpanzé. L’avantage de ce système, plus élaboré et objectif, est aussi que les données sont automatiquement enregistrées et que les progrès sont quanti- fiés. Très vite le projet prend de l’essor, l’équipe de Rumbaugh, dont sa femme E. Sue Savage – Rumbaugh, teste la collaboration de deux autres chimpanzés, Sherman et Austin, qui associent leurs connaissances linguistiques pour avoir ou partager de la nourriture. L’expérience prouve que les chimpanzés peuvent échanger de la nourriture et des informations grâce à de simples symboles et qu’ils ont conscience des gestes de l’autre.
La différence de résultat entre Sarah très isolée dans ses essais et la complicité de Sherman et Austin poussent les chercheurs à travailler avec des bonobos réputés pour une grande sociabilité entre adultes et naturellement très solidaires. C’est l’arrivée dans le monde de la recherche du célèbre Kanzi, né en 1980, qui va très vite devenir une célébrité dans le monde médiatique. Arrivé au centre avec sa mère Matata et sa demi-sœur Mulika, laissé libre de ses faits et gestes, il apprend très vite le langage symbolique par simple observation en regardant sa génitrice quand elle subit un entraînement. Très vite il se révèle exceptionnellement doué, répondant tout à la fois au lan- gage symbolique, gestuel et même oral (il comprend un vocabulaire parlé élémentaire ! ) ; il sait même montrer un objet du doigt ce que très peu de chimpanzés arrivent à faire et se réfère souvent à des objets hors de portée de sa vision immédiate.
Les capacités exceptionnelles et les fulgurants progrès de Kanzi lui assurent une véritable notoriété mondiale. Il peut répondre au téléphone par lexigramme interposé, faire du feu, sommairement cuisiner… De nombreuses émissions lui sont consacrées et le public se prend d’engouement non seulement pour lui, mais pour les bonobos en général, dont la ressemblance avec l’homme est particulièrement criante.

Les limites de cette méthode
Cependant au 21ème siècle, les critiques des études sur le langage des singes finiront par avoir raison de ces recherches et les projets vont péricliter. Aucun de ces primates, à part Kanzi, et encore ce fait est discuté, n’a vrai- ment dépassé l’intellect d’un enfant de 3 à 4 ans. On reproche aux chercheurs trop impliqués affectivement d’interpréter les faits et gestes de leur animal favori. Beaucoup d’animaux doivent être recalés faute de n’être pas attentifs à l’enseignement et surtout les primates impliqués sont coupés de leurs congénères et manifestent, une fois adulte, des troubles psychologiques (violences, mouvements stéréotypés etc.) dus à leur déracinement. Après une première vie passée dans leurs laboratoires- maisons, ces singes, tels des enfants-stars célèbres trop tôt, ont souvent terminé leurs jours dans des environnements bien moins reluisants, envoyés vers divers zoos et autres collections privées, voire des laboratoires médicaux comme Nim. Seuls quelques rares chanceux ont pris le chemin de réserves ou sanctuaires. Elevés par des humains, perdus parmi les leurs, mi-hommes, mi-singes, beaucoup n’ont pas pu se réintégrer et sont morts prématurément.
Sur les dizaines de projets sur le langage des Grands Singes, seuls deux sont encore opérationnels : la Gorilla Foundation, qui héberge Koko, 44 ans à ce jour, avec un gorille mâle, et le Great Ape Trust, où se trouve Kanzi, 35 ans, ainsi que d’autres bonobos.

Koko, comme Kanzi, ont vu leur popularité s’étioler ces dix dernières années…
Tout n’est cependant pas totalement négatif dans ces pro- jets. Même si les singes ont principalement formulé des demandes basées sur du concret et ne manifestent aucune propension à jouer avec les mots comme les enfants, on sait désormais que les Grands Singes ont des capacités cognitives (= relationnelles avec le milieu) sous-jacentes au langage telles que mémoire photographique, intentionnalité ou décryptage des émotions.
Un autre phénomène est exploré, entre autres, actuellement, par Tetsuro Matsuzawa, au Japon, qui synthétise le travail de terrain en Guinée et celui de laboratoire. Comme d’autres chercheurs, il travaille sur la capacité de certains singes à mémoriser des chiffres. Ayumu, chim- panzé de 15 ans, fils d’Ai, 39 ans, qui sont hébergés à l’Institut de Primatologie de l’Université de Kyoto, sont les stars de son groupe. Tous deux reconnaissent les chiffres de 1 à 9 et peuvent les placer en ordre croissant. Ayumu, confronté à des étudiants pour des tests de reconnaissance et mémorisation de chiffres sur ordinateur, les bat régulièrement en vitesse. Mais bien entendu, il ne sait pas réellement calculer et ne franchit pas la notion de décimale. On sait désormais qu’à l’inverse le singe enregistre ce qu’il observe de façon quasi instantané et beaucoup plus rapidement que l’homme, une nécessité dans la nature, une assurance de survie.

Les enseignements à tirer de ces expériences
Les expériences, menées principalement dans la deuxième partie du 20ème siècle, au moment même où, parallèlement, on commençait à accélérer la destruction du milieu naturel où vivent nos si proches cousins, constituent un relatif échec. Certaines perdurent encore du fait de l’engouement des médias et du public qui adorent les singes « savants ». Ces études, menées en laboratoire, gommaient les comportements naturels de ces animaux, leur sociabilité, les échanges entre congénères, pour ne se pencher que sur les relations qu’ils pouvaient entretenir avec nous, humains ! Il est désormais évident que les Grands Singes partagent nombre d’émotions et de compréhensions avec nous. De là à les faire entrer dans notre univers mental si abstrait et désormais virtuel, il y a un fossé à ne pas franchir. Peut-on aussi facilement effacer les millions d’années d’évolution qui ont façonné les différentes espèces ?
Dès le départ le dialogue homme-singe était un dia- logue de sourds. De simples spécimens sachant mieux que les autres utiliser « nos outils » sont devenus prisonniers d’un scénario entièrement imaginé et construit par des humains et ont été bien éloignés de leurs propres codes et rituels. Le miroir qu’on leur avait tendu a été déformant.
A présent la majorité des études se pratiquent dans la nature, quand c’est possible, ou bien dans les zoos. Dans ces derniers, même si les animaux sont tenus en enclos, ils vivent en groupes sociaux et on cherche, dans la mesure du possible, à conserver une grande part de leur comportement (même si le training médical, voire l’enrichissement du milieu, nécessaires pour les mieux surveiller et occuper, empiètent un peu sur ce dernier). On découvre peu à peu à quel point leur propre système de communication est performant, leur organisation de vie complexe et pourtant adaptable, et que l’« intelligence » propre à chaque espèce est extrêmement évoluée.
Il fut un temps ou « le singe » était représenté comme un animal avalant des cacahuètes, des bananes et montrant son postérieur coloré et gonflé à un public hilare. A pré- sent captif d’une image médiatique, il se devrait d’être savant, policé, instruit … humanisé ! Tout en provoquant nous-mêmes des déluges sur la Planète, nous voulons le hisser sur une curieuse et virtuelle arche de Noé fabriquée à travers nos concepts humains. Dépassés par notre modernité, nous entraînons la majeure partie de la faune sauvage dans notre déséquilibre… !
« Miroir, dis-moi qui est le plus malin sur notre bonne vieille Terre ? »

Photos ©James Mollison
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