Interview de Joëlle de Weerdt, deuxième lauréate du Prix Jeune Chercheur 2020 du Jane Goodall Institute France

par | Juin 8, 2021 | En France

Joelle De Weerdt est biologiste marin, elle est actuellement Doctorante en Biologie à la Vrije Universiteit Brussel, Belgique. Elle est également cheffe de projet de conservation au sein de l’association ELI-S. Le projet vise d’une part à éduquer les communautés locales sur l’importance des ressources marines pour leur économie mais également de faire de la recherche sur la population de baleines à bosse qui vient ici, le long de la côte pacifique, au Nicaragua.

Vous êtes 2ème lauréate du Prix Jeune Chercheur du Jane Goodall Institute France, pouvez-vous vous présenter en quelques phrases ?

Je m’appelle Joëlle De Weerdt, je suis biologiste spécialisée dans la recherche sur les baleines à bosse. J’ai obtenu mon master en 2010 et depuis j’ai multiplié les projets sur les cétacés au niveau international. J’ai ainsi pu étudier les baleines à bosse à Madagascar, au Mexique, au Costa Rica et j’ai aussi travaillé sur le grand dauphin en Slovénie, en Grande-Bretagne et au Nicaragua.

Je suis passionnée par les baleines depuis toute petite, c’était donc une évidence pour moi de travailler sur celles-ci et l’aspect scientifique m’a attirée car je me suis toujours posé plein de questions. En 2015, j’ai lancé un projet grâce à mon association, pour la création d’une base de données sur les cétacés au Nicaragua. Je souhaitais faire de la science avec un objectif, une application et je suis aujourd’hui en doctorat.

Image Pixabay

Pouvez-vous nous présenter le projet que vous portez ? Ses enjeux…

Mon projet m’a permis de démontrer la présence de 9 espèces différentes de cétacés au Nicaragua. Cela grâce à des relevés en mer et malheureusement les échouages.

Les espèces les plus importantes sont, la baleine à bosse, le dauphin tacheté et le grand dauphin. L’objectif à travers mon étude, est de ne pas garder les informations entre scientifiques mais de sensibiliser les gens et c’est pourquoi je travaille à l’éducation environnementale grâce aux réseaux sociaux mais aussi aux contacts avec les communautés locales. Deux personnes m’aident au quotidien, une professeure des écoles, qui m’aide à la sensibilisation à l’environnement marin en général et la seconde qui m’aide à transmettre les informations aux pêcheurs locaux. Je travaille aussi en partenariat avec les institutions gouvernementales. Cela fait plus de 5 ans que je travaille à ce sujet et les effets commencent enfin à être visibles. A terme, j’aimerais aider à faire passer une loi sur la protection des baleines. Grâce au recensement et à la sensibilisation, j’espère impacter la conservation.

 

Joelle de Weerdt, 2ème lauréate du Prix Jeune Chercheur du Jane Goodall Institute France

Pouvez-vous nous présenter votre association ?

L’association s’appelle ELI-S pour Éducation, Liberté, Indépendance Scientifique. Celle-ci a été créée à la base par mon frère en 2013 pour qui elle signifiait Éducation, Liberté, Indépendance et Sport. Il souhaitait transmettre des valeurs fondamentales et éducatives via le sport, j’ai voulu rejoindre sa philosophie avec la science pour l’éducation environnementale. Aujourd’hui bien que les actions sportives continuent, les actions de l’association tournent beaucoup autour de la Science et des baleines. Pour faire tourner cette association, il me faut beaucoup d’énergie mais il me manque des bénévoles, j’ai besoin de personnes avec de la patience, du temps et de l’envie.

Comment en êtes-vous arrivée à travailler sur ce sujet et qu’est ce qui vous a attiré ?

Mes recherches de doctorat se focalisent principalement sur la baleine à bosse car bien que cette espèce ne soit pas considérée comme menacée par l’UICN, il existe peu de populations et celle du Nicaragua ne serait composée que de 500 individus, ce qui est très peu. Nous ne savons pas pourquoi elle est si petite et quelles sont les menaces qui pèsent sur elle. Comme il n’existait au Nicaragua aucune initiative pour étudier ce sujet, je me suis lancée bien qu’on me l’ait déconseillé au début en raison des conditions météorologiques car le vent souffle très fort en mer. L’idée avec le doctorat est de comprendre où se trouvent exactement les baleines, pourquoi elles viennent au Nicaragua, évaluer la taille de la population et leurs menaces.

Image par Jay Culotta de Pixabay

Qu’est ce qui vous a donné envie de vous tourner vers la recherche ?

A la base, je souhaitais être vétérinaire pour les cétacés sauvages mais les spécialités que je souhaitais n’étaient dispensées qu’aux État-Unis et je n’ai pas pu m’y rendre. Je suis donc allée aux portes ouvertes de l’Université Libre de Bruxelles et derrière un des professeurs, il y avait un poster de baleine, j’ai vu ça comme un signe. Je voulais faire de la conservation et les explications de ce professeur de biologie m’ont convaincue. La recherche me permet de me questionner sans arrêt et c’est extrêmement fascinant.

En trois mots, comment décririez-vous le rôle de la Science dans notre société ?

Le premier mot qui me vient à l’esprit est “essentielle/fondamentale”. Ensuite, “connaissances” car c’est ce que la Science apporte. Et enfin “base” car la Science est la base de des prises de décisions.

En quoi pensez-vous que la relation homme-animal représente un enjeu majeur dans notre société ?

Je vais citer un de mes professeurs qui me disait: « La nature n’a pas besoin d’être gérée, elle se porte très bien sans nous, ce qu’il faut gérer c’est l’Homme et son comportement au contact de la nature”.

Cette phrase a fait évoluer mon cheminement de pensées et avec le temps, on se rend compte que pour faire de la conservation, il faut prendre en compte le paramètre Homme. L’interaction Homme – animal est donc très importante. Par exemple, je n’ai jamais compris pourquoi l’humain voulait absolument toucher l’animal, ce n’est même pas un comportement naturel, on ne devrait pas avoir envie de caresser un tigre. De cette tendance à vouloir toujours se rapprocher, découle beaucoup de problèmes. Il faut apprendre aux gens à garder une certaine distance pour respecter l’animal. Le snorkeling, la plongée, la présence de bateaux peuvent impacter la faune marine par exemple et les hommes devraient être conscients de leur environnement pour le protéger, conscients que nous avons un impact et qu’il faut le prendre en considération. La prise de conscience est essentielle pour se reconnecter à la nature et la protéger.

Vous travaillez beaucoup sur la sensibilisation, notamment avec les pêcheurs, commencez-vous à observer des changements de comportement ?

C’est lent et fastidieux. Il y a une centaine de pêcheurs aux alentours à convaincre mais réussir à en convaincre quelques-uns c’est déjà une victoire. Le bouche à oreille est très important, la conscience environnementale devrait se propager comme le coronavirus. Une personne peut convaincre l’autre donc petit à petit j’espère observer un changement plus franc, il faut de la patience, s’adapter à la culture du Nicaragua.

Avez-vous été bien accueillie au Nicaragua au début de votre étude ?

Cela dépend par qui. J’ai eu beaucoup de challenges à affronter notamment à cause de la différence de culture. Certaines institutions ne m’ont pas aidée mais aujourd’hui grâce à ma persévérance, je me suis fait une place, je me suis intégrée et les institutions commencent à me solliciter. Ce sont les gens positifs qui m’ont aidé à aller de l’avant.

Quels sont, actuellement, vos plus grands défis professionnels ?

Dans un premier temps, terminer mon doctorat. Ensuite, pouvoir réussir à vivre de mon activité de scientifique en gagnant en crédibilité. J’aimerais pouvoir continuer mon projet et faire la différence pour la protection des baleines au Nicaragua.

Que représente ce Prix Jeune Chercheur pour vous ?

Pour moi, Jane c’est un peu le Michael Jackson de la conservation. C’est donc un honneur d’être lauréate et d’avoir sa reconnaissance, c’est très gratifiant. Cela signifie beaucoup pour moi, cela m’aide à aller de l’avant, me fait dire que je suis sur le bon chemin et qu’il faut que je continue malgré les difficultés.

Que représentent Jane et ses actions pour vous ?

Jane est un exemple ! Quand je vois qu’elle travaille à la conservation depuis toutes ces années… Elle donne un exemple pour l’avenir. je me sens proche d’elle de par le lien qu’elle a créé avec les chimpanzés. Cela peut paraître étrange mais c’est le genre de lien que j’ai avec les baleines malgré la différence de taille ! J’aimerais être la porte parole des baleines comme Jane l’est pour les chimpanzés et c’est pour ça que je sens une connexion.

Pouvez-vous partager avec nous une de vos plus belles expériences avec les baleines ?

C’est un privilège d’être proche de la faune sauvage. On apprécie les interactions différemment en fonction de la conscience que nous avons du comportement de l’animal. Voir les baleines s’approcher tout près du bateau est déjà une superbe expérience en soi. L’autre jour, j’ai suivi une femelle avec son petit et deux escortes, deux mâles. Le baleineau sautait joyeusement ce qui est assez rare au Nicaragua. D’un coup, une des baleines s’est approchée et a réalisé un gigantesque saut qui m’a impressionnée et m’a aussi permis de réaliser une superbe photo qui me permet de garder un beau souvenir de ce moment. Ce qui nous rappelle aussi que derrière un cliché qui semble parfait, il y a tout un contexte que l’on ne saisit pas.

Quels conseils pourriez-vous donner aux générations prochaines qui souhaiteraient se tourner vers la recherche ?

Réfléchissez bien ! La recherche ce n’est pas toujours facile, il faut être passionné mais il ne faut pas hésiter à se lancer. Si vous aimez vous poser des questions, il ne faut rien lâcher. Il faut aussi savoir se créer des possibilités et être déterminé. Il ne faut pas baisser les bras et foncer. Grâce à des mouvements, la prise de conscience du changement climatique, les voies de la conservation commencent à s’ouvrir.

Propos recueillis par Marie Le Brazidec

Joëlle De Weerdt, 2ème lauréate du 1er Prix Jeune Chercheur du Jane Goodall Institute France, nous présente ses travaux

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