Entretien avec Rebeca Atencia, chef vétérinaire du sanctuaire de Tchimpounga.

par | 25, Nov , 2015

Quel est votre parcours ?
J’ai été diplômée en études vétérinaires de l’université de Madrid en 2001. J’ai alors travaillé pour plusieurs structures en Espagne, notamment le zoo de Madrid, le sanctuaire Rainfer et le parc safari Aitana. En juillet 2006, je suis devenue vétérinaire-gérante du sanctuaire de Tchimpounga. En 2008, j’ai été promue Directeur du JGI Congo. Aujourd’hui je suis en cours de doctorat en physiologie des chimpanzés à l’université de Madrid.

2015-11-25-rebeca-01

 

 

 

 

 

 

1)    Pourriez-vous nous présenter les chimpanzés de Tchimpounga?
Anzac passe la nuit dans le groupe d’infirmerie, mais dans la journée elle va en forêt, comme tous les jours, avec les autres jeunes chimpanzés. A cause de son bras amputé, elle a beaucoup plus de force dans les jambes : on la voit souvent marcher sur ses deux jambes, plus que les autres chimpanzés. Elle a une forte personnalité et sera sans doute une femelle « haut placée » une fois adulte. Donc, même si elle a un handicap, ce handicap ne l’a pas empêchée d’affirmer son individualité dans la communauté.

Kauka vit aujourd’hui sur l’île Ngombe. Bientôt (la construction du parc sur l’île est en cours), il aura le plaisir de vivre dans la forêt sur cette belle île, au milieu du fleuve Kouilou. Aujourd’hui, nous attendons toujours les dernières pièces de la barrière en provenance d’Europe. Quand elles seront arrivées, Kauka et ses amis pourront se déplacer plus librement sur l’île. Kauka est un individu dominant aussi. C’est un chimpanzé « juste », et les autres l’aiment beaucoup. Pourtant il lui est difficile d’accepter la domination d’autres chimpanzés, plus vieux et plus forts que lui. Sans doute parce qu’il a toujours été le « patron » de son groupe.

Lemba grandit et est presque une adulte maintenant. Elle a beau devenir plus grande, à cause de la polio, elle reste toujours petite en taille. Ses menstruations ont commencé et les autres mâles l’intéressent beaucoup. Lemba vit avec La Vieille, mais elle va aussi à la forêt de temps en temps. C’est un chimpanzé très intelligent. Elle adore les puzzles. Et bien qu’elle ait les jambes paralysées, elle est encore agile et rapide.

Mambou est dans le groupe 4 avec Mbebo. Ils sont très bons amis. Mambou a beaucoup d’amis car c’est un chimpanzé très gentil. Il est encore petit pour son âge – sans doute à cause de sa grave maladie quand il est arrivé. Mais la bonne nouvelle, c’est qu’il est fort, en bonne santé, et heureux.
« Mbebo » signifie lèvres. L’équipe lui a donné ce nom car, quand il est arrivé, sa lèvre inférieure pendait toujours, comme s’il réfléchissait tout le temps. Curieusement, aujourd’hui, il a gardé cette habitude. Mbebo est un des pacifistes de son groupe. Il est fort, sans être un tyran. Il protège toujours ceux que les autres vont embêter. C’est pourquoi, je pense, tous les jeunes chimpanzés l’aiment beaucoup.

2)    Pouvez-vous nous raconter un peu l’histoire des derniers pensionnaires?
En mars 2014, nous avons accueilli notre dernier chimpanzé : Willy. Ce sont des employés des mines qui l’ont trouvé. Ils ont alerté les autorités de protection de la faune sauvage, qui ont confisqué Willy et arrêté celui qui essayait de le vendre. Les employés de la mine ont aidé les autorités de protection à le transporter jusqu’à Pointe Noire. Une fois remis au bureau des autorités à Pointe Noire, on nous a demandé de venir le récupérer. Willy était un peu déprimé à son arrivée mais, en tout et pour tout, sa condition était bonne. Il a été placé pendant trois mois en quarantaine, puis l’équipe l’a intégré dans l’équipe « infirmerie ». Il est devenu ami avec Sammy. Il dort toujours avec Anzac, Zola et Sam, et parfois avec Lemba et La Vieille. Nous pensons que tout notre travail orienté vers l’éducation et la mobilisation publique finit enfin par payer: le nombre de bébés chimpanzés a considérablement chuté et nous n’avons plus d’échos par les autorités ou d’autres sources, à propos de bébés chimpanzés qui seraient vendus. Nous avons aussi observé, d’après nos études, que beaucoup plus de gens comprennent et respectent les lois qui protègent les chimpanzés.

3)    De quoi souffrent le plus souvent les chimpanzés accueillis?
La plupart des bébés arrivent en condition de sous-nutrition, avec des parasites, et sont souvent déprimés. Parfois, certains arrivent avec des blessures plus sérieuses, comme des blessures par balles, des cas d’appendices manquants, des maladies graves comme le tétanos qu’ils attrapent après qu’on les a chassés. Lorsqu’ils nous arrivent dans cet état, nous travaillons 24h par jour avec une équipe conséquente pour essayer de les sauver. En fait, on doit installer l’équivalent d’une unité de soins intensifs. Ces moments sont toujours très stressants. Parfois, il arrive que je doive dormir avec le bébé toute la nuit et toutes les nuits, jusqu’à ce que je sois sûre que leur condition soit stable. Sans le travail de ces donneurs de soin et l’équipe vétérinaire, nous ne serions pas capables de sauver ces bébés.

4) Avez-vous la possibilité de poursuivre en justice les personnes responsables ?
Avant 2009, une personne qui avait possédé des chimpanzés n’aurait jamais pu être arrêtée ou poursuivie. C’était un problème majeur pour nous. Mais quand nous en avons discuté avec les autorités de protection de la faune, ceux-ci ont consenti à améliorer leurs pratiques. Heureusement, au même moment, une nouvelle ONG appelée PALF (Projet d’appui à l’Application de la loi faunique), avait commencé de travailler avec les autorités pour les aider à se perfectionner dans l’exercice pratique de la loi. Nous avons alors vu une grande différence, grâce à leur aide et à la campagne de mobilisation nationale de l’Institut Jane Goodall, visant à ce que tous les Congolais comprennent les lois de protection des grands singes. Aujourd’hui, depuis 2009, Tchimpounga ne peut accepter des chimpanzés que si les autorités sont en mesure de prouver que le responsable a été arrêté. Cette mesure vise à vérifier que ceux qui enfreignent la loi soient punis. Nous constatons que ces deux mesures ont aidé, car les taux annuels de nouvelles arrivées ont vraiment baissé.

2015-11-25-rebeca-025)    Pouvons-nous compter sur l’aide des gens? Que proposez-vous ?
L’Institut Jane Goodall s’est engagé à prendre soin de ces chimpanzés à la place du gouvernement congolais, ce qui est une très grande responsabilité. En moyenne, chaque individu vivra 50 ans. Nous devons donc leur fournir des soins pour 50 ans. S’occuper d’un chimpanzé coûte en moyenne 7000$ par an. Aussi avons-nous besoin de personnes prêtes à s’engager sur le long terme. C’est un engagement très important pour une organisation de la taille du JGI. Mais nous pensons que c’est un engagement très important. Pas seulement pour le bien-être des individus, mais aussi pour la survie de l’espèce. Nous devons respecter les valeurs fondamentales de Jane et sa foi que chaque individu importe, et peut changer les choses.

6)    A propos de l’infirmerie, pourriez-vous expliquer en quoi les mères de substitution sont essentielles?
Les jeunes chimpanzés restent normalement avec leurs mères jusqu’à ce qu’ils soient de jeunes adultes et, même adultes, ils restent proches de leur mère. Comme chez les humains, la relation avec la mère est très importante dans le développement de l’enfant. C’est de sa mère que l’enfant apprendra tout ce qu’il faut pour survivre. Ainsi, quand un enfant est orphelin, les soigneurs doivent endosser le rôle de la mère et donner des soins similaires pour s’assurer de la survie du chimpanzé orphelin. Nous faisons ça pendant les mois de quarantaine et, s’ils sont très jeunes, sur une période plus longue encore. Ensuite, nous essayons de trouver des chimpanzés femelles pour nous remplacer, afin que le jeune chimpanzé ait le même soutien que s’ils étaient encore avec leur mère. Sans ce soutien, les jeunes chimpanzés manqueront de confiance et auront un comportement anormal. C’est donc un élément très important pour le processus de réhabilitation que nous promouvons.

7)    Pouvons-nous espérer qu’ils retournent un jour en pleine nature?
Nous espérons bien que cela sera possible un jour, mais jusqu’ici les efforts d’autres organisations pour remettre les chimpanzés à la vie sauvage ont été difficiles, avec parfois des échecs importants. Pour sa part, le JGI s’assure de la prise en compte de tous les détails qui font que la remise en liberté sera une réussite. C’est un processus long et coûteux, et même avec le meilleur plan en place, nous devrons être sûrs de pouvoir compter sur suffisamment de donateurs et partenaires pour que cela réussisse.

Et pour qu’une remise en liberté réussisse, nous devons d’abord prendre en considération l’espèce même, et l’environnement dans lequel ils seront relâchés. Nous voulons nous assurer que tout corresponde bien et que nous ne relâchons pas un chimpanzé qui ne soit pas adapté à un habitat spécifique. Le site forestier dans lequel ils seront relâchés doit être protégé – suffisamment loin des hommes, d’autres chimpanzés sauvages et d’autres espèces, pour ne pas créer, contre notre intention, des conflits. La forêt doit aussi pouvoir fournir une alimentation suffisamment variable et abondante, c’est-à-dire suffisamment pour nourrir le nombre de chimpanzés relâchés.

Ensuite, sur un plan individuel, nous devons être sûrs que les chimpanzés relâchés aient une « bonne » personnalité, le bon âge et soient en bonne santé. Ils ne peuvent pas être trop jeunes ou trop vieux, au risque de ne pas pouvoir s’adapter à la vie sauvage. Ils doivent avoir un comportement et une attitude adaptés pour pouvoir survivre seuls, mais ils doivent aussi accepter l’aide des soigneurs – qu’ils continueront de recevoir pendant la période de transition.

Nous espérons bien essayer de remettre chaque individu dans un environnement sauvage, si nous le pouvons. Mais, en réalité, seul un faible taux des singes que nous avons aidé à sauver auront cette opportunité. Nous devons accepter le fait que le reste devra vivre et mourir dans notre sanctuaire. Vivre dans un sanctuaire n’est certes pas l’idéal, mais ils y sont en sécurité, en bonne santé et bien traités.

Entre-temps, avant de poursuivre la remise en liberté des chimpanzés, le JGI a déplacé de nombreux chimpanzés de Tchimpounga dans un habitat forestier plus sauvage, sur les trois nouveaux sites du sanctuaire sur le fleuve Kouilou, grâce à l’aide de donateurs nombreux et généreux. Là-bas, ils sont protégés, profitent de la nourriture sauvage et des grands espaces ouverts, et nos équipes continuent de les soigner.

En plus de ce travail, une de nos priorités est de prévenir cette situation : empêcher que davantage de chimpanzés soient orphelins et aient besoin de nos soins. Ainsi, nous prenons soin des chimpanzés déjà dans le sanctuaire, et en même temps nous travaillons beaucoup avec les autorités de protection de la faune pour mettre un terme au massacre des chimpanzés au Congo.

Suivez-nous sur les réseaux sociaux

Abonnez-vous à la newsletter

0 commentaires